mercredi 11 juin 2014

K comme K way

#ChallengeAZ

Certains objets évoquent une époque. C'est pourquoi que, en tant que généalogiste amateur, j'aime évoquer ceux qui ont marqué mon enfance. Le K Way est ceux-là. 


Logo du Kway 1970



Nous étions une famille de campeurs. Des vrais. Avec une grosse tente carré en tissu bleu qui pesait des tonnes , qu'il fallait monter avec précaution et arrimer à son ossatures de piquets . 2 heures de montage. Et comme tous campeurs digne de ce nom, nous portions notre pochette "banane" attachée sur le ventre. Cette banane était destinée à nous protéger en cas d'arrivée de pluie soudaine. Nous ouvrions alors sa fermeture éclaire et déplions le précieux objet : le K Way.

Le K way replié en forme de banane


A l'époque des années 70,  le K Way faisait fureur. Il s'enfilait par la tête. De couleur rouge ou bleue, il nous protégeait du froid et de la pluie. Munie d'une capuche qui se resserrait par une ficelle, nous n'entendions plus rien. A peine les gouttes de pluie. 

Cette magnifique invention de 1965 de Léon Claude Duhamel, un français du Nord, était fabriqué en Nylon. Il était  coloré et unisexe car garçons et filles le portaient. Plus besoin de parapluie. Nous étions libres pour nous déplacer où nous voulions, quel que soit le temps.

Coupe vent efficace, il était aussi  la certitude que nous allions vraiment transpirer dessous. Pas vraiment de ventilation. 

Le K way des années 70


Il fallait nous voir déambuler dans le camping tous les 4, mes parents, mon frère et moi, protégés par nos magnifiques K Way.

Un avantage certain, c'était léger, portable. Nous l'avions toujours sous la main car il se repliait sur lui même pour former cette magnifique banane.

Le K Way devenait le signe de reconnaissance de tous les branchés qui avaient adoptés le vêtement à la mode. Ce n'était pas cher, accessible et branché. Une vraie réussite, car dès la première année ce sont 250 000 exemplaires qui se sont vendus.

Une réussite commerciale qui collait aux changements des moeurs : besoin de vêtements nouveaux, pas chers et pratiques, accessibles à tous, avec un nom à consonance américaine, unisexes avec un parfum de liberté... Les années 70 quoi ! 



Sketch de Dany Boon sur le K WAY ... tout à fait ça !



mardi 10 juin 2014

J comme Jeanne, 8 enfants, décédée à 30 ans !



 #ChallengeAZ

Il est une femme dont on pourrait ne jamais parler. Il s'agit d'une ancêtre, Jeanne de SAINTE MARIE. Elle a eu une vie courte, de nombreux enfants, est décédée jeune. Une vie banale. Pas une héroïne.  Juste une femme de son époque. Elle porte pourtant un nom prestigieux.  Ses ancêtres étaient remarquables.

Son mari  René MADELIN, épousé à l’âge de 21 ans, a eu une carrière militaire exemplaire devenant Général de Division. 

Mais d’elle pas ou très peu de témoignages, quelques photos jaunies, des bribes d’informations, un état civil… Une ancêtre dont personne ne parle.

C’est pourquoi je vais profiter du ChallengeAZ pour évoquer sa courte et douloureuse existence.

Permettez-moi de prendre partie et d'avoir de l'empathie, même si mes recherches sont sourcées.

Jeanne de SAINTE MARIE est née le mardi 29 avril 1873  dans la belle maison familiale d'Arcueil. 

Jeanne de Sainte Marie enfant
Son père Raoul Adolphe Louis Marie de SAINTE MARIE  est un riche négociant et industriel,  né le 14 novembre 1846 à Arcueil. Il est fabricant de capsules métalliques et il dirige l' usine de la Roche qu'il a acheté en 1882 au sieur Comrie ainsi que ses brevets d'invention. (cession enregistrée à la préfecture du département de la Seine- Source Gallica). 

Il s’est marié en première noce avec Marie Eugénie POURRAT née le 9 novembre 1851 à Neuilly sur seine, fille du de Colin Eustache Alfred POURRAT,  Commandant de l’Ecole Polytechnique et petite-fille de Pierre POURRAT, papetier, Député, sous préfet et Maire d’Ambert en Creuse.

Elle avait tout pour être heureuse et choyée dans une belle famille. Pourtant ses photos reflètent un air grave, triste. On ressent les souffrances intérieures de cette personne. 

Car des souffrances, elle en a connu au cours de sa courte vie.

Elle affronte tout d'abord la disparition de sa mère qui décède à ses deuxièmes couches en 1874, à l'âge de 26 ans. Jeanne, l’ainée n’avait qu'1 an. Sa petite soeur meurt le jour de sa naissance. Son père se remarie 3 années plus tard avec Laure MICHELOT.

Jeanne, après son mariage, accouche de 8 enfants dont 2 vont décéder en bas âge. Il s'agit de André décédé le lendemain de sa naissance en 1898 et de  leur fille Anne Marie qui meurt à 2 ans en 19002 d'une méningite. De ces décès, il reste une lettre de Jeanne à la dernière épouse de son père Laure MICHELOT.  La lettre date du 12 septembre 1898 et elle l'informe du décès son petit André, jumeau de François MADELIN. Voici quelques extraits forts et touchants :

" Je ne me doutais guère en t'écrivant hier que ce matin j'aurais vu mourir mon cher petit André, quelle affreuse chose ! ... Cela a été si vite fait que je me demande encore si c'est vrai... Et avec cela René qui est au loin...Je l'attends avec une triste impatience... André avait ses grands yeux fixes et une respiration pénible... Il a mal dormi...Le médecin a dit que c'était des convulsions...J'ai vu sa respiration s'en aller petit à petit jusque ce que tout soit tout à fait fini... J'étais si fière de mes cinq petits et ma seule consolation est de regarder ceux qui me restent mais le vide n'en est pas moins là" 


Jeanne de Sainte Marie à 28 ans



Elle accouche le 20 janvier 1903 de son dernier fils Antoine. 

Jeanne meurt le 11 octobre 1903 à Châteauroux, 66 avenue de Paris, à 30 ans d’une péritonite infectieuse foudroyante due à une nouvelle grossesse, extra–utérine.Elle laisse 6 orphelins.

Une triste histoire d’une vie parsemée de deuils douloureux. 

Jeanne de SAINTE MARIE est une femme de son époque, une époque les femmes ont beaucoup d'enfants,  où des enfants meurent  à la naissance ou de maladies infantiles, où les femmes accouchent chez elle et où elles décèdent trop souvent en couche.

En tant que généalogiste amateur, je m'interroge bien souvent sur la destinée humaine.Je souhaite que grâce à la généalogie et aux recherches que j’ai pu faire, Jeanne reste intemporelle.

Présomptueux non ?



Sources

Gallica

Leonore (base Légion d'honneur)
Ecole Polytechnique
Etats civils
Archives Philippe Madelin














Les archives de TOUL ont brûlé en 1939 ...


Mail des archives du 54, le 10 juin 2014

Mes recherches sur Eugène COLIN et Emilie SCHAAL sont bloquées par la disparition par le feu des Archives de Toul en 1939.

Quel dommage !



Madame,

Suite à votre courriel du 06 juin 2014, sachez que nous n’avons pas l’acte de mariage d’Eugène COLIN et Emilie Marceline Marie SCHAAL à TOUL le 21 août 1884.

Les archives de TOUL ont entièrement brûlé en 1939 et une recherche dans le peu d’archives reconstituées a été infructueuse.

Restant à votre service, je vous prie de recevoir, Madame, l’expression de mes salutations respectueuses.


Conseil général de Meurthe-et-Moselle, DIRDEVE
Hélène Say
Directeur des archives départementales
1 rue de la Monnaie - CS 75202 - 54052 Nancy Cedex
Tél. 03 83 30 90 90
Fax 03-83-37-81-11
archives54@cg54.fr          

lundi 9 juin 2014

I comme Institutrice



#challengeAZ

Institutrice, la vocation de ma mère

Arlette Bourgoin, ma mère à 18 ans (1953)

Ma mère, Arlette BOURGOIN, a toujours rêvée d’être Institutrice. Née en 1935 dans un petit village de l’Yonne en Bourgogne,  elle est une bonne élève. Enfant, elle rassemble tous ses cousins pour jouer à la maîtresse et elle a déjà une autorité naturelle. C’est tout naturellement qu’elle poursuit ses études au cours complémentaire d’Auxerre et qu’elle se présente, à la fin de la troisième,  au concours d’entrée et réussir son intégration à l’école normale d’Auxerre.

Elle intègre la promotion de l’école normale de 1951 à 1955. La devise en est « l’ardeur fera notre réussite ». C’est le passage obligé pour devenir Institutrice.

Les écoles normales  sont construites comme des « châteaux du savoir » avec des bâtiments solides, une cour, un parc. La discipline est rigoureuse. Entrer dans une école normale s’apparente à une entrée dans les « ordres ».    


Ecole normale d'institutrice d'Auxerre en 1950

C’est l’internat. Une école rigide. Des cours stricts. Un uniforme.  Le jeudi après midi, les normaliennes ont le droit de sortir en ville, rangée en rang et encadrées par leurs surveillantes ; Pas question de croiser le regard d’un garçon.

L’école normale veut donner le même bagage culturel et pédagogique aux instituteurs pour que les enfants aient tous le droit à la même éducation. Cette unification, cette « normalisation » permet à tous les élèves de bénéficier des mêmes chances.
Charles Péguy en 1890 décrit ces instituteurs comme les « hussards noirs de la république ».

Les normaliennes vivent dans un quotidien austère. Il en est presque militaire. Promenade surveillée le jeudi après midi,  et sortie libre uniquement le dimanche. L’école normale d’Auxerre de filles est dirigée par Mme Santucci. Avec son comportement d’abbesse, elle fait en sorte que son établissement ressemble à un monastère laïque. Tenue de rigueur à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. Toute jupe trop courte est prohibée. Les sorties des normaliennes dans les rues d’Auxerre, en rangs bien ordonnés, sont accompagnées et surveillées par leur professeur. Recommandation est faite de ne pas regarder les normaliens si on les croise et de baisser les yeux.

L’emploi du temps d’une élève normalienne est celui ci : lever à 6h, étude pendant une heure, petit déjeuner et ménage jusqu’à 8h. Cours de 8h à 12h, déjeuner, récréation. Cours de 14h à 17h, goûter avec études de 17h à 19h, diner puis étude du soir de 20h à 21h. Les principales matières enseignées sont les lettres avec la grammaire, l’orthographe, la connaissance en littérature, les rédactions et compositions; L’histoire et la géographie; les sciences avec les mathématiques, l’arithmétique et la géométrie; Le dessin et la musique; Le sport; La pédagogie, avec l’éducation à l’hygiène et à l’économie domestique. Les élèves Maîtres passent un examen chaque trimestre qui donne lieu à un classement dans chaque promotion.

Après 21h,  les normaliennes s'installent pour leur nuit dans leurs grands dortoirs.  Les lits sont serrés, peu d'intimité est autorisée, le calme requis et le chauffage est assuré par des poêles au charbon comme dans les classes de cette époque. Cela n'empêche pas nos normaliennes d'Auxerre se prendre en photo en cachette dans le dortoir. De ces photos volées, de ces moments de joie, ma mère en a toujours gardé la trace. 

Dortoir de l'école normale d'Auxerre en 1952



L' école normale d’Institutrice est strictement séparée de l’école normale de garçons. Il faut donc des trésors d’ingéniosité pour que futurs instituteurs et institutrices se rencontrent. Le premier mai était organisé une rencontre dans la campagne environnante pour un pique nique. En mai 1952, la promotion 1950-1954 des garçons rencontre celle des filles 1951-1955 à laquelle appartient Arlette. C’est alors que mes parents se rencontrent pour la première fois.

A la fin de leurs études, le précieux Certificat d’aptitude pédagogique leur est délivré par l’Inspecteur d’Académie qui leur donne le droit d’enseigner dans les écoles primaires.

Le 7 juillet 1953, Arlette devient titulaire du baccalauréat de l’enseignement secondaire Première Partie série Moderne devant la faculté des sciences de l’université de Dijon. L’année suivante en 1954 elle obtient le baccalauréat sciences expérimentales.

Le 30 décembre 1955, l’inspecteur d’Académie de Dijon, en résidence à Auxerre, lui délivre le Certificat d’aptitude pédagogique à l’enseignement dans les écoles primaires.


Certificat d'aptitude pédagogique 1955



C’est donc en octobre 1955, qu’Arlette débute enfin son métier d’Institutrice.  Elle est affectée, pour son premier poste à l’école primaire de Festigny dans l’Yonne. Elle a 20 ans. D’abord stagiaire, elle devient titulaire le 01 janvier 1956.

Mon père Jean Battut est nommé à Clamecy dans la Nièvre qui n’est distant que de 15 kilomètres ce qui leur permet de se retrouver les jeudis et dimanche. Ma mère conduit sa vespa et retourne à son école le soir avec le même véhicule. En avril 1955, ils se marient et obtiennent un poste double à l’école primaire de Courcelles dans la Nièvre.


Mes parents en Vespa -1955


A partir de septembre 1956, Jean et Arlette Battut exercent à l’école de Courcelles, dans la Nièvre. Le village rural est situé à 13 km de Clamecy. Le bourg est édifié sur les dernières pentes du coteau. L’habitat est dispersé et se sépare entre le bourg et le hameau de Chivres . L’école est bâtie entre les deux villages et regroupe 42 élèves et 2 classes : celle des grands dédiée à mon père et celle des petits affectée à ma mère.

Arlette et Jean, jeunes Instituteurs  dans la cour de l'école de Courcelles en 1955


En décembre 1956, je vais naître dans cette région isolée du Nivernais. J'aime bien dire que je suis née dans une école. Je reste fidèle à cette école laïque, lieu de connaissance et d’émancipation. Tirer le meilleur de tous et des plus faibles. Donner à chacun sa chance. Porter les valeurs de la République. Je rends hommage à mes parents et ces fameux hussards de la république qui ont permis à tous l’accès à l’école, avant que les transports en commun permettent les regroupements dans les villes.

Je termine cette évocation de l’Institutrice rurale de cette époque en vous livrant le témoignage affectueux d’une ancienne élève de ma mère qui me l’a adressé par mail, peu après son décès. Croyez vous que de nos jours une ancienne élève, 50 ans après, témoignerait ainsi de son ancienne Institutrice ?

Témoignage d’une ancienne élève d’Arlette – mail de 2010 -
« Je suis une ancienne élève" des Battut" ! Votre maman m'a appris à lire avec "Poucet et son ami l'écureuil" !! 7 mois avant j'arrivais de mon Italie natale et cette découverte a été un grand bonheur ! Je me souviens de votre naissance qui intriguait beaucoup les petits que nous étions, nous avions la consigne de ne pas faire de bruit à la récréation pour ne pas vous réveiller et un jour votre maman a ouvert le rideau de la chambre qui donnait sur la cour pour que nous puissions vous admirer , que de souvenirs datant de plus d'un demi-siècle!! Je garde cette  image  de votre maman , jolie ( très) les yeux bleus et très douce , elle savait mettre en valeur chacun de nous; par exemple Félicité  qui arrivait d'Espagne , elle était plus âgée que les autres enfants de la classe , avait des difficultés à se mettre à niveau mais  votre maman lui mettait toujours un" bon point " pour la frise qu'elle dessinait dans ses cahiers , et moi, eh bien,  je trouvais ça injuste car elle ne savait pas bien lire !! Mon amie Martine qui était dans la même classe que moi  a connu votre maman ensuite comme enseignante et la retrouvait lors de réunions pédagogiques , elle m'en a parlé avec chaleur . C'était l'heureux temps des écoles de campagnes »
Liliane Perret, ancienne élève d’Arlette Battut née Bourgoin.


Sources
Collection personnelle photographies et cartes postales
Témoignages



dimanche 8 juin 2014

H comme Histoire de Loup


#ChallengeAZ

Dans les familles, se récitent des histoires mythiques. Elles se transmettent à travers le temps et servent de référence. Chez moi, il y en a une qui s'est racontée de générations en générations. Elle nous fait peur. Elle témoigne de la bravoure de nos anciens. Je vais vous conter celle du Grand-père qui affronte le loup.

C'est une histoire vraie, peut-être une peu romancée, mais elle m'a frappée et terrifiée. L'homme a affronté le loup, cet animal sauvage qui a fait tant de dégâts aux siècles derniers. Un animal craint. Mais, dans mon histoire, l'homme a vaincu du loup. Comme dans tout conte, l'histoire se termine bien. L'enfant peut enfin trouver le sommeil...

Mon père Jean Battut a rédigé, il y a une trentaine d'année, un beau texte sur son enfance appelé "le petit monde de la voie dieu". Un chapitre est intitulé " le grand père et le loup".  Je m'en suis très largement inspiré pour vous raconter ce face à face entre le grand-père Léonard Pénicaud et le Loup. A mon tour, je souhaite vous  transmettre aujourd'hui cette jolie histoire, témoignages d'une époque, des peurs et du courage des hommes.

Son grand-père maternel Jules PENICAUD lui racontait le soir, au coin de la cheminée, l'aventure de son père Léonard. Il était intarissable sur  la rencontre de son père Léonard et du Loup de la forêt.

C'était aux environs de 1865. L'arrière grand-père Léonard PENICAUD, né le 2 janvier 1843 à Bourganeuf dans la Creuse, et l'arrière grand-mère Margarit habitaient  à Saint-Pierre-Chérignat en Limousin. Ce village bien rude restait isolé du monde, et était situé en bordure des forêts de Mérignat.

C'est là que Jules est né, c'est là qu'il a vécu jusqu'à ce qu'il se marie, travaillant à la ferme avec ses huit frères et soeurs.

Ce mercredi là, sa mère dite Margarit, Marguerite BEAUPHENI, née le 1° octobre 1849 à Montboucher dans la Creuse, qui attendait son troisième enfant, avait exprimé le désir de se rendre à la foire de Bourganeuf.

Tu sais que dans cette position,  racontait le grand-père Jules,  il ne faut jamais contrarier les femmes et  Léonard se réjouissait de laisser pour une journée sa ferme à la garde du domestique et de son aîné pour passer à la ville une journée agréable.


De Saint-Pierre Chérignat à Bourganeuf à pied


Il fallait 4 longues heures de marche pour rejoindre à pied Bourganeuf depuis St-Pierre Cherignat. Musette en bandoulière, sacs aux côtés, le couple s'était enfoncé dès 5 h du matin, dans le chemin creux qui mène aux grands bois tous près de la ferme. En cette fin d'octobre, les jours étaient courts et malgré le soleil qui éclairait cette année là l'automne, c'était toute une expédition pour gagner Bourganeuf, par la forêt de Montboucher qu'on laissait à droite en coupant par le raccourci qui se glisse entre les genêts, Chaumont, Le Mas la fille. Enfin la Mourne franchie, la ville était là.


Nos voyageurs hâtaient le pas dépassant parfois des tombereaux attelés derrière lesquels étaient attachés un veau, des charrettes à claires voies où se pressaient dans un coin sur la paille, une portée de cochons, des paysannes chargées de paniers d'oeufs et au bout de leurs bras un couple de poules, pattes liées, la tête en bas....la foire de BOURGANEUF battait son plein et les auberges ne désemplissaient pas...

Les discussions allaient bon train sur le foirail. Marguerite faisait ses achats : une coiffe toute neuve, des rubans en soie, de la toile blanche pour faire des langes. Elle rendait visite à ses cousins de la rue des écoles. Pendant ce temps, Léonard rejoignait ses amis, le Lucien du Gerbaud, le Jean des Mouchers. Ils parlaient de la récolte de blé noir, tâtaient les génisses grasses, s'installaient à l'Auberge du château, chez la mère Colas,  pour déguster une omelette grésillant dans la cheminée et se faire porter un ou plusieurs pichets de vin.


Foire de Bourganeuf en 1910

5 h de l'après-midi sonnaient déjà à l'horloge de l'église.... Il y avait 4 h de marche pour rentrer. La nuit les avait pris à Montboucher. Encore 2h de marche à travers la forêt. Le grand-père parlait fort lorsque une sourde inquiétude le gagnait. Il entendait marcher derrière lui craquer les feuilles sèches. Léonard en se retournant aperçu à 30 mètres dans la clairière une forme féline qui les suivait. Sans doute quelque chien égaré.

Un loup peut-être, pensa Léonard car il en rodait parfois l'hiver. Marguerite avait vu. Léonard s'arrêta soudain et la bête avança, ralentissant le pas devant le sifflement du bâton de buis qui coupait l'air de moulinets rapides. L'animal s'arrêta.


Iconographie du Loup en 1860

L'homme et la femme reprirent leur marche en se retournant sans arrêt car la bête se touvait maintenant à 5 m d'eux.

Léonard eut la conviction qu'il s'agissait d'un loup et saisit dans le chemin une lourde pierre qu'il lança de toute ses forces et qui l'atteint brutalement. Un hurlement de douleur et la bête se précipitait sur Léonard qui planté solidement l'attendait.

Marguerit était cachée derrière une arbre transie par la peur, tentant de passer inaperçue.

Un corps à corps se déroulait entre l'homme et la bête. La gueule était écumante, ruisselante du sang de la blessure qu'avait entrainé la pierre lancée. A moitié étranglé, le loup fut abandonné gisant sur le sol. Soudain il se releva et s'enfonça dans le fourré le plus proche.

À l'arrivée à leur ferme, Léonard n'eut pas le temps de s'interroger sur une douleur à la cuisse et se mit à la "traite" du soir.

Margarit raconta à ses enfants et aux voisines accourues la lutte dans le bois.

Personne ne l'a cru. Dans son état n'était-elle pas sujette à des visions ?

Léonard passa la nuit à bouger dans son lit, trés agité et revivant la lutte avec le loup.

Pourtant, Léonard n'osait  pas raconter son histoire de peur qu'on ne le crut pas. Il se rendit comme convenu à la foire de Sauviat quinze jours après.

Il y a croisa Julien du Gerbaut, un beau Monsieur, châtelain des environs de Limoges,  qui lui tapat sur l'épaule et l'apostropha, ce qui était rare de la part d'un châtelain en direction d'un simple paysan:

- C'est vous Pénicaud ?

- Ou pourquoi ?

- Nous avons tué un loup, au cours d'une chasse en forêt il y a 10 jours dans la forêt de Mérignat. Il avait les dents cassées et portait une grave blessure à la mâchoire. Nous avons appris par vos voisins de la Ferme du Mas Peyraud, que vous vous étiez battu avec un loup deux jours avant. Votre bête est surement celle que nous avons tué. Savez-vous Pénicaud qu'il était enragé et que vous avez eu de la chance qu'il ne vous morde pas ?

Le cercle se faisait autour des hommes. Le Monsieur venait de consacrer publiquement le courage du grand père Léonard qui devenu un héros rayonnait de joie.

Marguerite ajoutait en patois limousin "la grimas d'é l'en coulavo" qui signifie " les larmes coulaient de mes yeux".

Lorsque son fils Jules me racontait cette histoire bien souvent  dans le coin de la cheminée, je pensais que j'avais eu de la chance d'appartenir à cette race des Pénicaud, vifs, têtus, coléreux parfois mais généreux en diable !


Source :
Souvenirs de Jean Battut - Arrière petit-fils de Léonard Pénicaud